Illustration — un homme s’accroupit dans une prairie constellée de pâquerettes
Histoires de cabinet

Jean-Pierre et les pâquerettes

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Jean-Pierre est prof de boucherie et enseigne à de jeunes adultes. Il affirme que sa vie est au point mort car il est tombé amoureux de Lolita, une de ses étudiantes. Les liens tissés entre eux semblent très forts, mais la jeune femme le considère uniquement comme un bon ami. Elle a exprimé clairement qu’elle n’était pas amoureuse de lui. Au détour de la conversation, j’évoque le fait que les êtres humains que nous sommes ont tendance à s’attacher parfois, un peu trop, à leurs congénères qui les attirent et même à ceux qu’ils ne peuvent pas sentir. Il arrive même que certains créent des liens affectifs avec des objets. Ces liens sont chargés d’enjeux, de calculs inconscients, de reproches, de jeux de pouvoirs. Tout cela étant créé par notre inconscient, boule d’émotion par excellence et grand demandeur d’attention. Les yeux de Jean-Pierre s’allument et son visage devient plus enfantin.

Le seul lien dont un être humain ait besoin est le cordon ombilical dans le ventre de sa mère. Une fois le bébé sorti, le cordon est coupé. Les deux êtres peuvent commencer une vie nouvelle dans l’amour l’un pour l’autre et dans l’autonomie de chacun.

Familier de l’hypnose Jean-Pierre découvre avec plaisir l’induction au pouce. Rapidement, les paupières clignent et les yeux larmoient en fixant l’ongle du pouce. Le bras, la main, le pouce et l’ongle deviennent lourds.À moins que ça ne soient l’ongle, le pouce et le bras qui pèsent. Et plus cela pèse en devenant lourd et plus ça se détend à l’intérieur. Quand la main de Jean-Pierre touche la cuisse, les paupières se ferment, agréablement lourdes et il rentre complètement à l’intérieur de lui, calme et détendu.

Une descente vertigineusement douce dans cinq jolis toboggans multicolores l’amène exactement à l’endroit où il a envie et besoin d’être pour régler ce qu’il a à régler. Après avoir passé un peu de temps près d’un arbre et en avoir pris soin, Jean-Pierre croise la route de Lolita. La jeune femme est devant lui, souriante. Ils semblent reliés l’un à l’autre par un gros câble d’acier qui part du torse de l’homme. D’une voix claire et décidée, Jean-Pierre affirme « Je te pardonne » en direction de Lolita. En revanche, il semble y avoir une pelote de laine qui l’empêche de dire « Je me pardonne » de façon intelligible. Après avoir déroulé la pelote par la bouche et brulé l’amas de laine dans un feu extraordinairement brillant, Jean-Pierre décide de couper le câble avec la serpe en or du druide Panoramix. Je lui demande où il peut trouver cette fameuse serpe, et il me répond qu’elle est tout en haut d’un chêne magique de vingt mètres.

Je m’enquière alors de la stratégie qu’il va adopter pour aller chercher l’outil, et il me rétorque immédiatement d’un ton assuré et presque agacé « Ben, j’ai des ailes dans le dos, alors c’est facile ». Parfait, je l’encourage donc à voler jusqu’à la cime de l’arbre légendaire et rapporter la faucille afin de couper le câble d’acier. Jean-Pierre tranche le lien d’un coup sec avec grand « Ah » de soulagement. La coupe est nette, le câble n’a laissé aucune trace. Jean- Pierre envoie alors de la lumière à Lolita qui a trouvé sa place un peu plus loin et qui lui transmet à son tour des petits nuages de coton doux qu’il applique contre son coeur.

Jean-Pierre revient au cabinet une quinzaine de jours plus tard. Il dit se sentir soulagé, et plus léger. La communication avec Lolita est bonne et sans ambiguïté, mais il a du mal à se projeter dans l’avenir avec une amoureuse même si c’est ce qu’il désire plus que tout. Après avoir défini son objectif en ce sens, Jean-Pierre part en transe et au milieu du travail en cours, il croise à nouveau la route de Lolita. Cette fois, c’est un collier de pâquerettes qui le relie à la jeune fille. Après avoir fait les pardons, il coupe le lien d’un simple pincement d’ongles, les larmes coulant sur les joues et en affichant un sourire béat. Libéré, il lance les petites fleurs en l’air dans un feu d’artifice éclatant. Le visage de Jean-Pierre est paisible et il se dit heureux en quittant le cabinet.

Un mois plus tard, le prof de boucherie, que je trouve désormais fort sympathique, me donne de ses nouvelles. Il a rencontré une femme de deux ans son ainée, il me dit que l’entente est parfaite, qu’ils ont des goûts en commun et qu’ils ont décidé de passer leurs prochaines vacances ensemble. Lolita reste une bonne amie et elle semble également avoir trouvé l’amour.